Il m'arrive de parler politique ... ce site est donc déconseillé aux mineurs
Je suis né dans l’Eure. Mon père était le fils unique d’un couple de fonctionnaires. Ma mère était la cadette d’un couple de petits commerçants.
Mon grand père paternel, devenu cheminot après la grande guerre, avait gravi avec une extrême persévérance, tous les échelons pour aller aussi loin qu’il le pouvait dans la hiérarchie du chemin de fer.
Il ambitionnait pour son fils, l’élite de la fonction publique. A l’époque, l’école nationale d’administration n’existait pas. C’était le règne des grands corps d’ingénieurs et il fallait en passer par « mathématiques supérieures » dans l‘espoir de décrocher un concours, de préférence l’école polytechnique.
Mon père n’a pas obéit. Plutôt que d’intégrer la fonction publique, il est devenu médecin libéral. Il a acheté une clientèle de campagne dans les années 50, c‘est là que je suis né. Mon père révolutionnait la pratique médicale grâce à l’apparition des anti-biotiques. Plutôt que d’aliter ses patients, il prescrivait une médecine de cheval qui convenait aux fermiers courageux, à ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas s’arrêter.
C’était l’époque des accouchements à domicile et mes parents en faisaient beaucoup. Ma mère exerçait la profession de sage femme. Ils travaillaient le jour et la nuit.
Je suis né à la maison, tout simplement, sans que mes parents n’aient éprouvé le besoin d’avoir recours à un tiers. Je n’ai bénéficié ainsi d’aucun traitement de faveur.
Mes parents avaient grandis à Rouen et y sont revenus quelques années plus tard. Après avoir vendu sa clientèle à un médecin plus traditionnel, mon père qui avait ainsi pas mal d’économies et bénéficiait du soutien inconditionnel de ses parents, avait entrepris sur le tard, de nouvelles études à Paris, puis aux Etats-Unis. Il pouvait maintenant exercer en qualité de spécialiste.
C’est ainsi que je suis Rouennais depuis 1960. Un drôle de petit Rouennais qui s’en ira rejoindre son papa à New York pour les vacances de Pâques, c‘était inhabituel en 1961.
J‘étais tellement fasciné par l’Amérique en général et par Kennedy en particulier que je me rappelle encore du lendemain de sa mort. Je crois que j’ai pleuré lorsque mon père nous a dit avoir entendu dans le transistor de la salle de bain que le jeune président était mort, assassiné. J’avais 8 ans.
Mes parents avaient un sujet de conversation essentiel : la médecine. Mes grands parents parlaient de beaucoup d’autres choses et puis comme tous les grands parents, ils prenaient le temps de raconter et de répondre aux questions qui leurs étaient posées. Ils parlaient parfois de la guerre qui n’était pas si loin et aussi de politique.
Mon grand père paternel avait été « radical ». Gazé en 14, il n’avait pas été mobilisé en 39. Il avait continué son travail de fonctionnaire de l’état français, sans enthousiasme et avec toute la lenteur nécessaire lorsqu’il s’agissait d’acheminer du combustible à destination de l’Allemagne. Il n’avait jamais été élu. Il était maintenant Gaulliste et entre autres nombreuses décorations, il était officier du mérite national.
Mon grand père maternel avait été conseiller municipal de son village. Je crois qu’il était « S.F.I.O. ». Mobilisé, il avait fait la drôle de guerre. Authentique résistant, il avait ravitaillé le maquis et planqué chez lui des rescapés de la rafle de Ry. Pour une raison qui m’échappait, il n‘aimait pas le « grand Charles ». Il n’avait aucune décoration et n’en voulait pas : trop de collabo avaient eu la médaille de la résistance ! Décidemment, mes grands parents n’étaient pas du même bord.
Toutefois, ils avaient en commun d’être d’origine modeste et d’avoir bénéficié eux même et surtout d’avoir fait bénéficier leurs enfants, de ce que l’on appelle aujourd’hui l’ « ascenseur social ». Au fond, ils avaient les mêmes valeurs.
Mes grands parents puis mes parents étaient arrivés là où ils étaient par la conjonction de plusieurs facteurs parmi lesquels l’école républicaine et obligatoire avait une place de choix.
Mais c’est, je crois, le culte du « travail » qui était prépondérant. Je ne connais pas de « mère au foyer » dans ma famille encore moins de rentiers ou d’héritiers. Ils ont tous travaillé et beaucoup pour arriver là ou ils étaient. Dans ce contexte familial, il n’y avait aucun doute sur la légitimité de la situation plutôt confortable dans laquelle nous nous trouvions.